501 km à vélo et 5828 m de dénivelé positif, seule, en 2,5 jours. Des (petites) sacoches, de la pluie, du vent et beaucoup de lumière. Ce n’est pas un exploit. Ce n’est pas une métaphore de mon travail. C’est un besoin personnel. Et un peu de chance d’avoir pu le faire, à la dernière minute, pour moi, sans enjeu. Dans ce monde saturé d’écrans et d’injonctions, je continue à croire au mouvement. Mais un mouvement libre, accessible, imparfait… et surtout, gratifiant !
Ce week-end, j’ai entrepris un petit périple sur mon vélo chargé de quelques affaires. Pour tester le matériel et le corps après une semaine de “préfatigue”. Pour le plaisir aussi – et surtout, parce que j’ai la chance de pouvoir le faire.
Mais ce que je partage ici n’est ni un exploit, ni une leçon de management.
Je ne vais pas vous parler de mindset ou de vision long terme.
Je lis trop de récits où le sport, et l’ultra-endurance en particulier, deviennent une métaphore de l’entrepreneuriat… et cela m’interroge de plus en plus.
Est-ce que tout mérite une morale entrepreneuriale ?
Si ce que j’ai fait n’a rien d’un exploit, je sens déjà la tentation du récit héroïque.
Je lis trop souvent :
« Grâce à l’ultra-trail, j’ai appris à entreprendre. »
« L’endurance m’a formé au leadership. »
« Mon Ironman est ma plus belle stratégie. »
Mais à y regarder de plus près… est-ce que le sport transforme vraiment notre vie d’entrepreneur ou de salarié ? Ou est-ce qu’il révèle juste ce qu’on avait déjà au fond de nous ? Est-ce qu’il ne serait pas un lieu d’échappée, plus qu’un outil de transfert ?
Bien sûr, je n’ai pas toutes les réponses.
On le sait, le sport peut révéler des ressources, un mental, un état d’esprit.
Me concernant, je travaille seule. Je pédale seule. Je ne développerai donc pas un esprit d’équipe à toute épreuve : je développe autre chose. De l’endurance et de la résistance, oui. Une forme de clarté, absolument. Et surtout, une grande liberté.
Mais contrairement à mon travail, si je m’arrête… je ne perds rien – hors un peu de temps à négocier avec mon propre ego.
Je ne joue pas ma survie. Je ne mets personne en danger. Je ne coule pas mon activité.
Je crois au mouvement. Pas à la vitrine
Cela sonnera sans doute comme un manifeste : je crois profondément au sport pour tous.
À l’activité physique, au mouvement au quotidien, à l’idée de sortir de soi et de son monde : sortir en pleine nature, sortir de l’isolement social, sortir des écrans.
Je crois à la marche, au yoga, au badminton, au vélo avec ses enfants.
Je crois aussi au sport de haut niveau, à l’engagement total qu’il requiert – quand il est choisi, libre, assumé.
Je crois enfin que, sans en faire un Graal à atteindre, certains peuvent vivre une forme d’exigence sportive. De la même manière que dans l’art ou toute pratique personnelle avancée.
Mais je crois de moins en moins aux récits de surperformance vendus comme des modèles.
D’abord parce qu’entre une pratique choisie et un travail (indépendant ou salarié), les enjeux ne sont absolument pas les mêmes.
Ensuite parce que le sport, en fonction de la pratique, n’est pas toujours accessible : il faut du temps, parfois des moyens, toujours de l’espace mental… et, on l’oublie trop souvent, social. J’entends par là une culture, un contexte, des autorisations (tacites ou non), que nous n’avons pas tous.


Ce qui me gêne, c’est la banalisation de certaines injonctions
– Les salariés qu’on pousse à se dépasser comme des athlètes.
– Les personnes malades dont on attend des efforts spectaculaires – en plus de la fameuse “résilience”, dont on pourrait largement reparler…
– Les chefs d’entreprise qu’on félicite pour avoir géré leur boîte et leur trail de 180 km… presque comme si c’était normal et à la portée de tous.
Et tous ceux qu’on oublie – parce qu’ils ne font “que” 5 km. Parce qu’ils ne le racontent pas. Parce qu’ils n’en font pas un récit.
Quand on y réfléchit, j’ai juste pédalé
J’ai pris des coups de chaud, peiné dans quelques montées, lâché les freins dans les descentes et remercié une barmaid suisse pour ses glaçons dans mes bidons.
J’ai fini trempée, en tenue d’hiver… mais heureuse et avec cette délicieuse sensation d’être pleinement vivante.
Ce n’était pas une course à la légitimité, mais des moments pour moi – parce que j’en ai besoin pour me sentir bien.
De la liberté, des paysages, du soleil, du vent… et, oui, un peu de chance.

Je ne me referai pas…
Bien sûr… ce n’est pas pour autant que j’arrêterai de lire les récits des Iron(wo)men. Les lire avec intérêt… et un brin de recul. Ce n’est pas pour autant non plus que j’arrêterai de partager mes entraînements, mes courses, mes doutes, mes (petits) périples.
Mais sans injonction aucune, ni invitation à m’imiter, sauf sur deux points : bougez et sortez dehors !
